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L'article suivant a été publié en anglais dans Up the Gatineau! Volume 52.
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Sauver Cantley
Margaret Phillips
Les citoyens de Cantley ont célébré comme jamais auparavant. Leurs batailles étaient enfin terminées et ils avaient gagné. Le 22 décembre 1988, le projet de loi 101 de la province recevait la sanction royale, confirmant que l’annexion forcée de Cantley à la Ville de Gatineau, imposée treize ans plus tôt, prendrait fin le 1er janvier 1989. Cantley redeviendrait une municipalité indépendante, dotée de son propre budget de 1,5 million de dollars. Le maire « fantôme » Michel Charbonneau déclarait alors aux journalistes : « Nous célébrons la renaissance d'une municipalité créée à l’origine en 1889. »1
Effectivement, Cantley renaissait en 1989. Elle accomplissait alors ce qu’aucune autre municipalité n’avait réussi à faire à cette époque. Cette victoire fut rendue possible grâce à Bertrand Boily et aux citoyens de Cantley. Pendant plus de dix ans, francophones et anglophones ont travaillé ensemble, effectuant des recherches, rédigeant des rapports, des lettres et des communiqués de presse. Ils ont organisé des entrevues, tenu des réunions, participé à des manifestations et à des protestations. Leur dévouement et leur persévérance ont porté fruit. Ils ont restauré l’autonomie centenaire de Cantley et sauvé son patrimoine rural.
La véritable naissance de Cantley remonte toutefois à 1889, exactement un siècle auparavant. L’année 1989 a constitué un jalon extrêmement important, mais elle a aussi donné lieu à plusieurs idées fausses. Par exemple, en 2009, le « 20e anniversaire » de Cantley a été célébré par de nombreux événements municipaux spéciaux. Les passionnés d’histoire locale étaient certes heureux de voir ces célébrations, mais plusieurs craignaient que toute l’histoire de Cantley antérieure à 1989 soit complètement ignorée. Le site Web municipal affirmait même : « Cantley est l’une des plus jeunes municipalités du Québec. » Malheureusement, Cantley ne possède ni noyau villageois historique ni bâtiments publics anciens capables de rappeler son passé à ses résidents. Beaucoup de citoyens croient encore aujourd’hui que l’histoire de Cantley a commencé en 1989. Cet article retrace le parcours politique complexe de la municipalité et met en lumière les événements remarquables qui ont façonné le Cantley d’aujourd’hui.
Les premiers colons arrivèrent à Cantley dès 1829 afin d’établir leurs fermes sur les terres situées à l’est de la rivière Gatineau. En 1841, 41 familles étaient déjà arrivées. En 1855, le canton de Hull fut créé avec des limites englobant la ville de Hull, ainsi que les vastes territoires correspondant aujourd’hui à Cantley et à Chelsea, sa voisine située sur la rive ouest de la rivière Gatineau. Les pionniers avaient déjà donné à leur communauté le nom de « Cantley »; ce nom devint officiel en 1857 avec l’établissement du bureau de poste de Cantley.
Quelques décennies plus tard, en 1875, le canton de Hull fut divisé en deux. La ville de Hull fut séparée d’une nouvelle municipalité rurale appelée Hull-Ouest (West Hull), qui comprenait alors Cantley ainsi que l’actuelle municipalité de Chelsea. Cependant, les citoyens de Cantley souhaitaient pouvoir gérer eux-mêmes leurs terres agricoles et leurs vastes espaces naturels. Grâce à l’engagement des résidents de l’époque, ce souhait devint réalité. Le 12 septembre 1889, Hull-Ouest fut à son tour divisée. Le vaste territoire situé à l’est de la rivière Gatineau devint une nouvelle municipalité appelée Hull-Est (East Hull), tandis que le territoire restant conserva le nom de Hull-Ouest, aujourd’hui connu sous le nom de Chelsea. Le 16 octobre 1889, Cantley tint sa première élection municipale et Alexandre Prud’homme devint le premier maire.
Même si le nom officiel était Hull-Est, les résidents de la région, tout comme ceux de l’ensemble de la vallée de la Gatineau, continuèrent à appeler leur communauté « Cantley ». Le bureau de poste lui-même conserva cette appellation. Les documents officiels de l’époque, notamment les procès-verbaux du conseil municipal, utilisaient toutefois le nom de « Hull-Est ». Cette dualité a créé une confusion qui persiste encore aujourd’hui, particulièrement pour les chercheurs qui s’intéressent à l’histoire locale. Les journaux de l’époque parlent tantôt de Cantley, tantôt de Hull-Est, parfois même dans une même édition. Dans le présent article, le nom « Cantley » sera utilisé de façon uniforme.
Cantley est demeurée essentiellement rurale, caractérisée par ses terres agricoles dispersées dans des vallées entourées de collines rocheuses, de montagnes et de forêts longeant la rivière Gatineau. Jusqu’en 1989, la municipalité couvrait un vaste territoire de 154 kilomètres carrés, dont 95 % étaient ruraux. Sa limite est s’étendait depuis la rivière Gatineau jusqu’au territoire de Templeton. Sa frontière ouest, longue d’environ 30 kilomètres, allait des environs de l’actuel pont des Draveurs, au sud, jusqu’à Wilson’s Corner, au nord. Ses 23 kilomètres de rive comprenaient notamment la baie Horseshoe au sud, ainsi que les secteurs du mont Lorne et du mont Cascades au nord.
Les années 1960 apportèrent des changements déterminants. Un développement résidentiel émerga dans un petit secteur triangulaire du sud de Cantley; ce secteur allait devenir Touraine. En 1965, la population de Touraine, combinée à celle du secteur rural de Cantley, était suffisamment importante pour constituer une municipalité distincte. Les secteurs rural et urbain furent fusionnés sous un nouveau nom : Touraine. Les noms de Cantley et de Hull-Est disparurent alors officiellement. Le conseil municipal tenait désormais ses réunions dans un immeuble loué du centre urbain de Touraine. L’hôtel de ville de Cantley, construit en 1893 au cœur de la communauté rurale, ne fut plus jamais utilisé et fut finalement démoli.
En 1971, Touraine obtint le statut de ville et prit le nom de « Ville de Touraine ». Comme il n’existait aucun système de quartiers électoraux, la majorité des conseillers provenaient du secteur urbain densément peuplé du sud. Un seul conseiller représentait la faible population rurale de Cantley. Pourtant, les résidents de Cantley partageaient peu de choses avec le secteur urbain et avaient des besoins très différents.
En 1975, les pires craintes des citoyens de Cantley se réalisèrent lorsqu’ils furent fusionnés pour une deuxième fois. Sans aucune consultation publique, sept municipalités2 furent regroupées pour former une nouvelle Ville de Gatineau, dont Touraine, à laquelle Cantley appartenait toujours.3
La petite population rurale de Cantley se retrouva ainsi intégrée à une vaste agglomération couvrant 271 kilomètres carrés et comptant près de 86 000 habitants. Une décennie plus tard, le gouvernement du Québec nomma trois commissaires afin d’examiner la situation de Cantley et de formuler des recommandations. Le rapport Giles, publié en 1988, conclut que les deux fusions successives avaient été de graves erreurs. Cantley avait perdu son nom et voyait disparaître progressivement son identité rurale historique.
Les citoyens de Cantley considèrent Bertrand Boily comme le père du Cantley moderne. Au cours des années 1970, Boily s’engagea avec d’autres bénévoles dans l’aménagement de quatre nouveaux parcs communautaires - Denis, Godmaire, Lafortune et Sainte-Élisabeth - ainsi que d’un terrain de baseball. Tandis qu’ils mettaient en place les infrastructures nécessaires, notamment des cabanons d’entreposage, des patinoires et des installations d’approvisionnement en eau, et qu’ils organisaient des carnavals d’hiver et diverses activités communautaires, ils sollicitaient régulièrement une aide financière de la Ville de Gatineau. Leurs demandes étaient soit refusées, soit accordées sous forme de montants symboliques.
Ce manque de soutien financier de la part de Gatineau a incité Bertrand Boily qu’il fallait examiner de plus près la situation de Cantley. Il entreprit alors des recherches approfondies sur le fonctionnement et les budgets d’autres municipalités rurales de la région. Son analyse démontra que Cantley possédait la population, le territoire et les ressources nécessaires pour fonctionner comme municipalité indépendante. Cette conclusion allait devenir le fondement du mouvement pour l’autonomie.
En 1976, Boily organisa ce qui fut appelé la première grande manifestation de mécontentement des citoyens du secteur Cantley. Des résidents préoccupés par l’augmentation constante de leurs taxes se réunirent à la ferme historique d’Arthur Pomeroy, sur le chemin River. Ils y rencontrèrent le maire de Gatineau, John Luck, accompagné de deux conseillers municipaux. Les citoyens espéraient obtenir des réponses et des améliorations. La rencontre eut cependant l’effet inverse. Le maire expliqua que les taxes ne pouvaient être réduites et qu’il n’y avait aucun budget disponible pour améliorer les infrastructures de Cantley. Cette réponse provoqua colère et frustration. Pour plusieurs citoyens, elle confirmait que leur communauté rurale était négligée par l’administration municipale. Elle renforça également leur détermination à poursuivre la lutte devant une telle injustice. Francophones et anglophones se retrouvèrent alors unis autour d’un même objectif. Bertrand Boily bénéficia notamment du soutien de citoyens anglophones influents, comme Arthur Pomeroy et Bob Phillips. Cette collaboration renforça l’esprit communautaire et permit de nouer des liens d’amitié.
En 1979, le conseiller municipal Joanisse suggéra aux bénévoles responsables des parcs de former une association officielle afin de pouvoir accéder à certains programmes de financement. Cette recommandation mena à la création de l'Association des Résidents de Cantley (ARC). Bertrand Boily fut élu premier président. À l’origine, l’ARC avait pour objectif principal de soutenir les projets récréatifs locaux. Toutefois, l’organisation prit rapidement une orientation beaucoup plus large. Ses membres constatèrent que les problèmes de Cantley dépassaient largement la question des loisirs. À cette époque, la communauté souffrait de nombreuses lacunes : les installations récréatives étaient limitées à une seule patinoire extérieure; la salle paroissiale constituait pratiquement le seul lieu communautaire disponible; aucun service d’incendie local n’existait, la caserne la plus proche se trouvant à 16 kilomètres; les fossés de drainage n’étaient plus entretenus depuis des années; plusieurs routes étaient dans un état déplorable; la représentation politique du secteur rural au conseil municipal de Gatineau était insuffisante. Les citoyens considéraient également injuste de payer des taxes urbaines élevées tout en assumant eux-mêmes les coûts de leurs puits, fosses septiques et autres services privés. Ils contribuaient au financement d'équipements municipaux situés à plusieurs kilomètres de chez eux et qu’ils n’utilisaient pas.
La plus grande injustice survint en 1981, lorsque la Ville de Gatineau adopta son règlement 228-81. Ce règlement imposait une taxe spéciale aux contribuables ruraux afin de financer la construction d’un collecteur d’égouts et d’une usine de traitement des eaux pour la Ville de Gatineau. Or, ces services n’étaient pas offerts aux résidents des secteurs ruraux. Bertrand Boily décida de contester personnellement cette mesure. Il bénéficia du soutien moral des bénévoles de ARC, ainsi que d’autres associations de citoyens récemment créées dans différents secteurs du Cantley rural. Il fut représenté par Me Claude Lapointe et son cabinet, Lapointe, Leblanc et Associés.
Malgré la solidité de leur dossier et le dépôt d’une pétition comptant 1 500 signatures, ils perdirent leur cause devant les tribunaux. La bataille judiciaire laissa derrière elle une importante dette. Solidaire de la cause, Me Lapointe renonça à ses honoraires professionnels. Pour payer les frais judiciaires restants4 , Boily et plusieurs bénévoles firent du porte-à-porte dans toutes les maisons de Cantley afin de solliciter un don de 10 $. Finalement, le maire de Gatineau, Gaétan Cousineau, a demandé à la MRC régionale de Gatineau d’exempter les résidents ruraux de cette taxe spéciale. La demande fut acceptée. Selon Bertrand Boily, cette décision permit aux citoyens de Cantley d’économiser environ six millions de dollars en taxes sur une période de vingt-cinq ans.
En 1983, Bertrand Boily convoqua une assemblée à l’École Sainte-Élisabeth. Au moins 400 contribuables en colère y participèrent. Cette rencontre mena à la création du Comité des résidents ruraux de Cantley, plus communément appelé « le Comité », dont Bertrand Boily fut élu président. Les résidents apprirent alors que leurs taxes municipales étaient déjà de deux à trois fois plus élevées que celles des citoyens des municipalités voisines de Chelsea et de Val-des-Monts. Ils constatèrent également que le secteur rural représentait 74 % du territoire de Gatineau, mais seulement 7 % de sa population. Selon Boily, cette réunion de 1983 fut la première fois où les citoyens réalisèrent que l’autonomie municipale de Cantley pouvait réellement devenir possible. Pour démontrer la viabilité du projet, il prépara un budget détaillé de dix pages pour une éventuelle municipalité autonome. Il conclut que les « ressources humaines et culturelles remarquables de Cantley permettraient une gestion efficace ».5
En août 1983, le Comité présenta son dossier à Pauline Marois, alors ministre responsable de l’Outaouais au sein du gouvernement du Parti Québécois. Elle ne manifesta aucun intérêt. La lutte se poursuivit néanmoins et les médias commencèrent à parler de « l’affaire de Cantley ». Au fil des années, la bataille exigea énormément d’énergie. En 1986, Bertrand Boily était épuisé. Bernard Bouthillette, membre de l’ARC, lui proposa alors de prendre temporairement la relève à la tête du mouvement. La majorité francophone continua de collaborer étroitement avec les anglophones dans leur lutte commune pour l’autonomie, en organisant des campagnes d’information publique et des assemblées qui attiraient une forte participation citoyenne. Comme le rappelle Steve Harris de Cantley, « Pour les péquistes, c’était la première fois qu’ils voyaient le côté positif des Anglais, et vice-versa… Arthur Pomeroy représentait l’image du vieux châtelain britannique et travaillait main dans la main avec Bernard Bouthillette, ancien prêtre oblat et membre influent de l’association locale du Parti Québécois. »16
Gatineau profitait de Cantley de plusieurs façons, et pas seulement par les taxes qu’elle percevait. La Ville réussit notamment à convaincre le ministère fédéral des Ressources naturelles du Canada d’installer sa deuxième station satellitaire (la première étant située à Prince Albert, en Saskatchewan) sur une colline de Cantley qui appartenait autrefois à la ferme McClelland. La station entra en service en 1986 et demeure toujours en activité aujourd’hui.
En 1985 et 1986, l’ancien ministre québécois des Finances de l’époque, Jacques Parizeau, présida des audiences commandées par l’Union des municipalités du Québec dans le cadre d’une importante étude sur le financement et la gouvernance municipale. Lorsque les représentants du Comité lui exposèrent la situation de Cantley, Parizeau la qualifia de : « ... un très beau cas de cancer»7 , Il ajouta que, pendant dix ans, Cantley avait été réduite à un simple rôle fiscal : « On lui demandait uniquement de payer. Les citoyens avaient perdu leur droit fondamental à l’autonomie gouvernementale et de se fournir des services. »8 Ces commentaires encouragèrent grandement les partisans de l’autonomie à Cantley.
Fort de cet appui moral, le Comité demanda officiellement au ministre des Affaires municipales, Alain Marcoux, d’intervenir auprès du conseil municipal de Gatineau afin d’entamer des discussions sur une éventuelle séparation. À la stupéfaction générale, Marcoux rejeta la demande. Les membres du Comité furent profondément découragés. Plusieurs en vinrent à croire que l’autonomie ne serait jamais réalisable. Bertrand Boily, toutefois, refusa d’abandonner. Il reprit la direction du mouvement et transforma cet échec en source de motivation. Son objectif était désormais de renforcer le dossier de Cantley et de mobiliser les citoyens comme jamais auparavant. Les militants occupèrent le bureau du député Michel Gratton à Gatineau pour défendre leur cause. Cent cinquante-trois citoyens allèrent même jusqu’à promettre de retenir le paiement de leurs taxes. Les manifestations les plus importantes et les plus efficaces de toute la campagne eurent lieu en 1987.
À cette époque, les opposants à l’autonomie commencèrent à surnommer les militants : « le petit gang à Boily ». Ce sobriquet visait à faire croire que seule une poignée de radicaux réclamait l’indépendance municipale de Cantley. Ils se trompaient.
Le véritable tournant survint le 24 mai 1987. Les citoyens de Cantley ont tenu leur propre « élection fantôme ». ainsi qu’un référendum non officiel. Le résultat fut sans équivoque : 97 % des électeurs se prononcèrent en faveur de l’autonomie. Cette consultation mena à la création d’un « conseil fantôme,» avec Michel Charbonneau comme maire et six conseillers : Jean Alain, Bernard Bouthillette, Jocelyne Carrière, Steve Harris, Louise Lemieux/ Denis Charron9 et Nora Prud’homme. Ce conseil parallèle allait jouer un rôle majeur dans la mobilisation populaire.
La goutte d’eau fit déborder le vase lorsque la Ville de Gatineau identifia des terrains situés à Cantley comme emplacements idéaux pour l’aménagement d’au moins deux nouveaux sites d’enfouissement. Le maire fantôme, Michel Charbonneau, lança alors un appel à la population : « Nous avons la fierté, à Cantley, de refuser de devenir la poubelle de l’Outaouais. Une fois de plus, unissons-nous et contribuons chacun à notre façon à cette lutte contre la pollution de notre milieu de vie. »10 Et c’est exactement ce que firent les citoyens.
Après avoir rempli des sacs à ordures verts de lettres dénonçant l’implantation de dépotoirs à Cantley, de nombreux manifestants se rassemblèrent devant l’hôtel de ville de Gatineau avant une séance du conseil municipal. Ils exigeaient d’être entendus. Leur demande fut refusée. En quittant les lieux, ils laissèrent leurs sacs à ordures empilés sur les marches, bloquant symboliquement l’entrée de l’hôtel de ville. La scène fit les délices des médias venus couvrir l’événement.
Les citoyens de Cantley intensifièrent ensuite leurs actions de protestation, attirant une importante couverture médiatique. Les médias nationaux s’intéressèrent notamment aux nombreuses « parades » organisées par les résidents. Il s’agissait de convois d’au moins 200 véhicules circulant délibérément à une vitesse de cinq à dix kilomètres à l’heure dans la voie en direction sud de la route 307, à l’extrémité nord de Cantley. Ces manifestations étaient soigneusement planifiées pour avoir lieu tard le dimanche après-midi, au moment où les villégiateurs revenaient vers Ottawa depuis les régions situées au nord de Cantley. Les ralentissements étaient considérables et la couverture médiatique fut importante, jusque dans certaines régions éloignées du Canada.
À l’automne 1987, le gouvernement du Québec décida finalement d’intervenir. Il nomma Jérémie Giles, un observateur indépendant et sans lien avec les parties impliquées, à la tête d’une commission de trois membres chargée d’étudier l’avenir de Cantley et d’émettre des recommandations. En février 1988, la commission publia son rapport, connu sous le nom de rapport Giles. Giles démontra une compréhension claire des revendications de Cantley et résuma la situation en déclarant : « L’autonomie de Cantley, un cas unique en son genre. » 11
Le mois suivant, le ministre des Affaires municipales, André Bourbeau, et le député Michel Gratton tinrent une assemblée publique afin de présenter les conclusions du rapport. La salle était bondée. Les citoyens de Cantley s’y étaient déplacés en grand nombre, impatients de connaître l’avenir de leur communauté. L’enthousiasme éclata lorsque le ministre Bourbeau annonça que la communauté rurale de Cantley, forte de 4 200 habitants, pourrait se séparer de la Ville de Gatineau, qui comptait alors 86 000 habitants, sous réserve des résultats d’un référendum officiel. Il précisa que si la population votait « OUI », Jérémie Giles « dirigerait les pourparlers de divorce » permettant à Cantley de retrouver son autonomie municipale. Les citoyens étaient convaincus que le résultat serait largement favorable.
Le référendum officiel a eu lieu le 18 septembre 1988. Le verdict fut sans appel : 84,8 % des électeurs votèrent en faveur de l’autonomie. Le soir même, environ trois cents citoyens se réunirent à la salle paroissiale Sainte-Élisabeth pour fêter cette victoire historique.
Bertrand Boily déclara alors aux journalistes : « Pour transformer un non en oui, il faut de l’énergie, de l’information et des convictions. Si les gens de Cantley étaient restés chez eux, nous n’aurions rien changé.» 12
Le gouvernement du Québec adopta ensuite la législation nécessaire pour faire de Cantley une municipalité indépendante à compter du 1er janvier 1989. Touraine et ses secteurs urbains demeurèrent au sein de Gatineau. Le territoire de Cantley fut toutefois réduit à 134 kilomètres carrés, comparativement aux 154 kilomètres carrés de la municipalité historique. Sa nouvelle limite sud fut fixée près du barrage de Chelsea, tandis que sa frontière est longeait désormais la montée Paiement et l’avenue Gatineau.
Bernard Bouthillette fut élu premier maire du nouveau Cantley autonome et occupa cette fonction jusqu’en 1992. Ses adversaires lors de cette élection étaient Bertrand Boily et Michel Charbonneau (ce dernier devenant plus tard maire de Cantley de 1996 à 2005). Les premières séances du conseil municipal ont eu lieu dans la salle paroissiale Sainte-Élisabeth jusqu’à la construction d’un hôtel de ville temporaire sur le chemin River, près de l’emplacement de l’ancien hôtel de ville de Cantley.
Les mobilisations citoyennes récentes rappellent l’esprit de solidarité qui anima les luttes pour l’autonomie. Grâce à l’engagement de bénévoles, la ferme historique Pomeroy a été protégée contre l’expropriation. Le parc écologique Ginns a été préservé du développement commercial, tandis que les bâtiments agricoles historiques des familles Milks et Maloney ont échappé à la démolition. Des citoyens se sont également mobilisés pour protéger le site géologique des rochers sculptés de Cantley et pour défendre le mont Lorne contre des projets de développement susceptibles de menacer son environnement. Plus récemment, ils ont fondé l’organisme bénévole sans but lucratif Conservation Cantley, voué à la protection des milieux naturels de la municipalité.
À l’hiver 2025, francophones et anglophones se sont à nouveau unis afin de s’opposer à des modifications de zonage qui auraient permis une densification accrue du territoire. Les citoyens exigeaient que des études environnementales soient réalisées avant toute décision afin d’évaluer la capacité des infrastructures et la durabilité du développement envisagé. À la suite d’une campagne courte mais intense (comprenant manifestations, couverture médiatique importante et tenue d’un registre municipal ayant recueilli 2 872 signatures), un référendum officiel fut accepté puis tenu. Le résultat permit aux citoyens d’atteindre leur objectif : protéger l’environnement de Cantley et préserver son caractère rural. Lors de l’élection municipale de 2025, les électeurs choisirent également une équipe entièrement renouvelée de conseillers municipaux, ainsi qu’un nouveau maire.
Depuis les années 1880, l’expression « Sauver Cantley » revient constamment dans l’histoire de la municipalité. Les véritables artisans de cette protection ont toujours été les citoyens eux-mêmes, qui ont su lutter - et continuent de lutter – pour la protection du patrimoine rural fragile de la municipalité ainsi que de son environnement. »
L'espoir pour notre avenir repose sur la connaissance de notre passé.
Remerciements
L’autonomie dont bénéficie aujourd’hui Cantley est le fruit de la détermination de ses citoyens, et plus particulièrement de Bertrand Boily. Ses précieuses archives, connues sous le nom de « Boily papers », comprennent des comptes rendus de réunions, des budgets, des documents de référence ainsi que le rapport Giles. Je lui suis profondément reconnaissante pour les nombreux témoignages et souvenirs qu’il a partagés avec moi lors de nos rencontres.
Je tiens également à remercier chaleureusement Bob McClelland pour ses souvenirs et ses articles, mon père, feu Bob Phillips, pour ses écrits, ainsi que feu Heinz Pilz pour sa remarquable collection de coupures de journaux. Merci également aux bénévoles de Cantley 1889 pour leur aide et leur soutien dans la réalisation de cette importante recherche historique, particulièrement Steve Harris, Patricia Lawlor, Cindy Bouchard, Hubert McClelland, Valérie Crevier, Murray Bell.
Bertrand Boily, considéré comme le père du Cantley moderne, a dirigé la lutte pour la séparation de Cantley de la Ville de Gatineau. Pêcheur, jardinier, sculpteur sur bois et ébéniste, il possède également une scierie portative. En 2025, à l’âge de 85 ans, il exploitait encore 360 érables derrière sa résidence de Cantley. Il est photographié ici dans son solarium, tenant le logo de l’ARC qu’il a lui-même sculpté lors de la fondation de l’association en 1979. 2026. Crédit : M. Phillips. GVHS 3074.59/61.
Lectures pour en savoir davantage
Livres
Bourgeois, Gérard, Cantley, l’impossible rêve, 1983-1989, 2005.
Phillips, R. A. J., L'Histoire de Cantley - The History of Cantley, Municipalité de Cantley, 1989.
Rapports et documentation
(Disponibles auprès de Cantley 1889, y compris certaines traductions anglaises.)
Archives Bertrand Boily (Boily papers) : copies de documents originaux offertes à Cantley 1889 par Bertrand Boily.
Rapport Giles : L’avenir du secteur Cantley de la Ville de Gatineau, 26 février 1988. Rapport commandé par le gouvernement du Québec.
Steve Harris, « La marche de l'indépendance de Cantley ». Fichiers d'archives de Cantley 1889.
Articles de Cantley 1889 dans L'Echo de Cantley,
disponibles sur Articles de Cantley 1889 dans L'Écho de Cantley 
Bob McClelland, "Ils disaient que c'était impossible - Cantley 1983-1989,"
juin 2014.
Steve Harris, "La naissance de L’Écho, le journal communautaire de Cantley,"
juillet 2019.
Heinz Pilz, "Réminiscences par Heinz Pilz (1947-2020), conseiller municipal de Cantley de1989 à 1992,"
février 2021 (Publié peu après sa mort).
Patricia Lawlor, "Histoire municipale de Cantley : 1889,"
mars 2021.
Margaret Phillips, "La capsule témoin de l'identité de Cantley en 1989,"
juin 2024.
Margaret Phillips, "Le bateau remorqueur de Cantley—notre logo, notre inspiration et Le Champagne,"
juillet 2024.
Hubert McClelland, "Comment la station-relais pour satellites de Gatineau est venue à Cantley."
septembre 2025.
L’Écho de Cantley a publié son premier numéro en juin 1989. On y trouvait des renseignements sur les initiatives citoyennes, les nouveaux comités et les événements traditionnels de la communauté, notamment le Pique-nique de Cantley, une fête populaire vieille de plus d’un siècle. Entièrement réalisé par des bénévoles, ce journal bilingue est distribué gratuitement à tous les foyers de Cantley, onze mois par année. Voir : L'Écho de Cantley
.
Dans les années 1980, le Comité du centenaire, composé de bénévoles, publia le livret L’Histoire de Cantley afin de « donner aux citoyens de Cantley le sentiment du passé dont ils ont hérité ». En 1989, le comité organisa des visites historiques du centenaire ainsi qu’un grand bal commémoratif. En 2010, son travail inspira la création de l’organisme Cantley 1889. Voir : www.cantley1889.ca
.
Notes de bas de page
- Le Droit, 23 décembre 1988
- Outre Touraine, les autres municipalités concernées par la fusion comprenaient Gatineau, Pointe-Gatineau, le village de Templeton, Templeton-Est, Templeton-Ouest et la partie est de Templeton-Est.
- Cette fusion a précédé celle, en 2002, d'Aylmer, d'Hull et de Buckingham pour former la Ville de Gatineau.
- Boily a toujours la liste de tous les habitants qui ont fait un don, ainsi que le montant de chacun.
- Le budget de Boily de 1983 pour une municipalité indépendante de Cantley. Les archives Boily. Archives de Cantley 1889.
- Steve Harris, maire de Cantley de 2005 à 2013, extrait de « Souvenirs de la lutte pour l'indépendance de Cantley », rédigé pour Cantley 1889.
- Bob McClelland, « Ils disaient que c'était impossible », L’Écho de Cantley, juin 2014. Également cité dans plusieurs journaux régionaux à l'époque.
- Communiqué de presse de mars 1986, The Boily Papers. Archives de Cantley de 1889. Également cité dans plusieurs journaux régionaux de l'époque.
- On présume que ces deux conseillers fantômes occupaient la même fonction. L’auteur n’a pas découvert pourquoi.
- Ce dépliant bilingue a été distribué aux ménages de Cantley et affiché dans les lieux publics.
- La Revue de Gatineau, 8 décembre 1987.
- The Ottawa Citizen, 20 mars 1988.

